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Des lieux sacrés et tabous au respect des anciens et d'autrui.

Publié le par Johann P.



A la demande d’Emilie, une personne de mon estime, 


« C’est interdit d’y aller, c’est tabou ». 


    Dans le schéma existentiel des femmes et des hommes kaapûnâ, le concept du sacré peut se distinguer de plusieurs manières.  A la mesure de mon vécu et de ce que j’ai reçu comme valeurs, je vais vous parler d’une de ces manières où la notion du sacré prend de la teneur pour les kaapûnâ.

    Les paroles d’un de mes oncles utérins, porteur-garant du « médicament de la famille », me viennent à l’esprit : « Hé Abé*, tu vois le coin là-haut, ben faut pas y aller, c’est interdit pour nous de passer par là. Faites attention quand vous allez marcher dans la forêt de ne pas passer là. C’est interdit d’y aller, c’est tabou ». Et moi, du haut de mes 10-12 ans, de lui répondre face à son insistance d’interdit et de tabou : « Pourquoi Tonton, faut pas passer là haut, y’a quoi là qui est interdit, y’a un diable ! ». Il laissa s’échapper un rire en me serrant contre lui, comme pour me dire avec affection, que j’avais beaucoup à apprendre de la vie. Il prit tout de même la peine de me répondre : « Tu sais, faut pas rigoler hein, mais si jamais tu passes là haut, ben tes calos vont tomber ; tention hein, je ne rigole pas, tes calos vont tomber ». Comment s’empêcher de rires aux éclats face à une telle réplique. En gros, il me disait qu’un malheur allait s’abattre sur moi et que j’allais en souffrir. Mes « 2 joyaux de la couronne » allaient tomber : une hernie. Vous savez l’hernie, chez nous, on dit qu’on a les  « couilles » qui tombent de leur emplacement normal. C’est ce qui explique le gonflement de l’entrejambe. Dieu seul sait le mal que cela procure, une hernie.

« Oui tu rigoles bien, mais je te préviens, n’y va jamais » me répéta-il.

    Je n’ai jamais osé y aller. Je n’oserai jamais y aller.

    Bien plus tard, du haut de mes 18 ans,  je lui redemandais : « Euh au fait Tonton, il y a quoi là haut dans le coin tabou ». Il me répondit sur un ton posé : « Tu sais, là haut, ben y’a nos vieux, nos ancêtres. Avant, on n’enterrait pas les morts, on les mettait là haut. C’est là où leur esprit se repose. Ce n’était pas tout le monde qui pouvait aller les mettre là haut. Il y avait une personne qui allait les installer dans le creux des racines du banian, il fallait veiller sur eux, faire attention que leurs ossements ne soit pas mis n’importe-comment. C’était une manière de les respecter, eux qui avaient donné la vie, transmis des valeurs, qui font qu’aujourd’hui nous avons cette chance d’être là, en vie, à se parler. L’esprit des vieux est toujours là avec nous. Eux les anciens, ils nous regardent, ils nous écoutent. Ils sont là autour pour veiller sur nous, pour nous donner de la force quand ça ne va pas. Mais si on va les déranger là où ils se reposent, ils sont en colère et cela porte malheur. Moi je peux y aller comme je suis le gardien de notre médicament. Je suis aussi comme un gardien du lieu où ils se reposent. Voilà pourquoi ce lieu est sacré. C’est un lieu tabou ».

 

Le respect des anciens, d’autrui. 

 

    Dans le monde occidental, c’est une valeur qui, me semble-t-il, s’amenuise au fur et à mesure des générations. En attendant le prochain bus, le prochain tram, j'ai pu mener la conversation avec des anciens à Grenoble. "Ah les jeunes maintenant ... vous savez ...!!!". Plusieurs fois, j'ai eu droit à cette réplique. C'est peut être une manière de nous faire comprendre qu'ils ont besoin que l'on soit près d'eux, qu'on ne les délaisse pas, qu'on les écoute.

    Hélas, ce phénomène gagne aussi du terrain sur la jeunesse kaapûnâ en Nouvelle-Calédonie.

     Dans ce petit récit (Partie I), où je cherche à comprendre quelque chose et où mon oncle essaye avec ses mots de me faire comprendre ce quelque chose, il n’est question que de cela : le respect des anciens, le respect d’autrui. Il n’y a pas de grande philosophie, de grande théorie, de grande idée, de grand mystère à faire apparaître en trame de ce lieu sacré dont je vous parle.

    Il n’est nullement question du concept d’individu par rapport au concept du foncier en milieu mélanésien /ou/ Comment les mélanésiens de l’aire Païcï en Nouvelle-Calédonie occupent leur environnement. Il n’y a pas besoin d’avoir fait de sociologie spatial pour comprendre une chose aussi simple que le respect de nos anciens et des autres. 

    C’est une valeur essentielle, fondamentale, qu’essayait de me transmettre mon oncle au-delà du simple fait qu’un lieu est sacré, qu’un lieu de la tribu est tabou.

   Ce serait un raccourci de raisonnement que de simplement se cantonner à l’idée même, que tel ou tel coin est sacré et tabou, dans tel ou tel village en Nouvelle-Calédonie.

    Derrière cela, il y a des valeurs importantes à faire vivre, à transmettre aux générations qui viennent et qui partent. Ici par exemple, c’est le respect des anciens, de leur dignité, de leur mémoire, du travail accompli pour leur descendance. Mais encore plus loin, c’est tout simplement le respect d’autrui, le respect des hommes.

    Je dirais pour conclure, qu’il y a toujours derrière le côté sacré-tabou de lieux en Nouvelle-Calédonie, une volonté de faire durer dans le temps des valeurs essentielles. Ces lieux dit sacrés et tabous, constituent une manière parmi tant d’autres, de matérialiser fortement des valeurs essentielles dans les consciences, d’en laisser trace à défaut de pouvoir les écrire. N’oublions pas que la culture mélanésienne est pour l’essentiel une culture basée sur l’oralité. En réalité, nous connaissons depuis moins de 100 ans les bienfaits de la transmission culturelle par l’écriture.

   Néanmoins, je reste persuadé que pour que l’écriture puisse jouer un rôle « efficace » de transmission de valeurs humaines essentielles, il faut qu’elle soit revêtue d’un côté sacré, d’un côté tabou, d’un côté évocateur de l’interdit.

 

Pouyé Johann

Grenoble, le samedi 13 décembre 2008

 


* Abé, c'est le petit nom que les anciens me donnent à la tribu

 

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simonenvoiture 21/12/2008 23:21

Ouiii super ton blog, tres clair, tres simple, tout a fait mâââle quoi :o) Tu me charies avec tes accents, crois pas que moi je suis nulle a ca, au contraire.. puisque tu insistes pour les mettre, poetique c'est un accent égu :o) Bien a toi