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Par procuration pour la terre, grand-père pleure.

Publié le par Johann Pouyé

Personnages :
  1. Le grand-père (ou Ao) : Tchako
  2. Le petit-fils : Tchépo
  3. La terre

 

Une petite histoire fictive ; Tchako parlant par procuration à son petit-fils. Mais par procuration, pour qui ? Pour la terre du Sud...

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Terre-du-sud.jpg

Au loin, les poussières de l'usine qui va bientôt démarrer dissimulent les rayons du soleil sur les terres du sud.

J'avais fait mine d'être arrivé là, devant lui, par hasard.
Je l’entendais déjà depuis un bon bout de temps. Discrètement, du coin de la porte, je le regardais en me demandant ce que je pouvais bien lui poser comme question pour l’approcher.

Il pleurait, il se tenait la tête, il se tirait les cheveux, comme une personne à qui on enlève une chose de plus chère, comme ces mères durant des enterrements maudissant je ne sais qui pour leur avoir retirer une partie d’elles-mêmes.

Je ressentais une présence qui envahissait l’atmosphère, et dans la case, et près de moi, là à la porte de mon grand-père.

Je « zieutais » à droite, à gauche, en haut, en bas… ; il y avait bien quelque chose d’étrange, mais je ne voyais rien.

- « Ao, ao, pourquoi tu pleures hein ? ».

Il a stoppé net. Surpris.

- « Tchépo, tu viens d’arriver ? » me demandait-il.

Dans son regard, je lisais un sentiment de colère et de tristesse. Colère ? Mais envers qui ? Envers moi pour l’avoir surpris en train de pleurer comme jamais ? De tristesse ! 

Rien dans la famille ne laissait supposer que l’on dusse sombrer dans un tel élan de mal être. Pas de décès connu, pas de grand malade. Tout le monde avait la santé.

- « Ao, Ao, y’a quoi? Pourquoi t’es comme ça? Je te regarde depuis tout à l’heure ! J’ai peur quand tu pleures comme ça ! On dirait qu’y a un mort! »

- « Tchépo, ton ao, il n’est pas comme tout le monde, tu sais! Ton ao, il parle avec la terre, avec le soleil, avec la pluie, avec le vent, avec les oiseaux et tout ça… Avec la nature, tu vois! Il est comme ça ton ao ! »

Son corps tout entier se mit à trembler. Il ne put s’empêcher de pleurer de nouveau. Les spasmes de mon ao faisaient même trembler le sol de sa case. Je reculais, je prenais de la distance. Il me faisait peur.

- « Ao mais arrête, j’ai peur ! Arrête de pleurer! Tu veux que j’appelle les autres en bas aux champs ? »

- «  Non laisse, sinon je ne vais pas tout savoir ! »

- « Savoir quoi ? »

- « Tout ce que la terre veut me dire aujourd’hui! Elle pleure ! Elle pleure Tchépo ! C‘est pour ça que ao est comme ça !»


En fait, à travers mon grand-père, c’est la terre qui pleurait par procuration. Ce n’est pas le hasard qui m’a poussé à être près de mon grand-père.

La nature et les choses qui nous entourent, l’influence que l’on peut avoir sur les autres sans leur parler… Je sais que cela existe ! Grand père a ce don, c’est peut être cela que l’on appelle le sixième sens.

Grand-père et la terre parlaient. Discutaient ; la terre voulait aussi que je sois là pour être le témoin de ce qu’elle avait à dire à mon vieux.

- « Ecoute Tchépo, voilà ce que les vibrations de la terre grondent dans mes oreilles :

 Tchako, hier vous avez décidé, sans me consulter, sans m’écouter. Vous ne m’écoutez plus. Vous êtes égoïstes avec moi. Je vous ai toujours donné ce que vous vouliez, ce dont vous en aviez besoin. Ma sœur, la mer aussi. Vous vous êtes battus pour elle, pour éviter de la salir. Mais dans ce combat, qu’aujourd’hui vous avez perdu, vous avez été aveuglés pour ne pas voir le malheur qui m’attend, qui voouuuuus attend.

Je ne suis pas jalouse de ma sœur, la mer ; elle aussi a essayé de vous convaincre à sa manière de ne pas signer le papier pour le tuyau. Vous ne l’avez pas écoutée aussi. Pour avoir la paix !!!!  Mais quelle paix !!!

Le pire, est à venir Tchako. Mes veines ne seront pas épargnées par la boue salie par l’acide de l’usine.

Je t’avais prévenu. Mes veines, ces rivières souterraines que tu connais, amènent l’eau que vous buvez depuis des générations. Tes vieux ont en bu, tu en a bu, Tchépo et sa génération aussi en boivent, et ainsi de suite.

J’ai peur pour vous, je pleure pour vous. Je n’aurai pas la force de me battre pour vous.

Tu sais les revêtements en plastique que ces hommes ont posé dans les fosses, soi-disant pour éviter que les boues toxiques ne puissent contaminer mes veines … benh ces bâches, si elles lâchent et qu’il se mette à pleuvoir très très fort ! Tu imagines ce qui va se passer ?»

- « Voilà pourquoi je pleure mon petit! Voilà pourquoi j’ai mal Tchépo! Il est trop tard pour faire marche arrière mon petit !»
Tes papas et tes oncles ont décidé pour nous. Ils ont signé. Ils ont signé. Ils ont signé."

 

Il se tapait le front contre son genou, un genou humidifié et tremblant sous les spasmes de grand-père qui pleurait toujours.

- « C'est de cela qu'ils discutaient hier sous le faré du conseil des anciens. Ils sont venus nous dire qu'ils ont signé».

J'aurai bientôt dix ans. Mais j'ai tout compris de ce que grand-père vivait en ces instants.
Mon grand père pleure encore et moi avec lui désormais. C'était la première expérience qui marquait mon initiation, pour être l'héritier de son don.

 

Ce que la terre vient de dire à mon grand-père, c’est que l’on a deux épées de Damoclès maintenant sur la tête:

- un tuyau qui va déverser des produits chimiques dans la mer, même si dit-on cela respecte des normes en terme de risque de toxicité;

- des boues issues du traitement des minerais à l'acide sulfurique, qui seront stockées dans des bassins, même si dit-on le nécessaire est fait pour protéger la nappe phréatique… mais pour combien de temps? 10 ans, 20 ans, 50 ans.

Un jour, il n'y aura plus rien à tirer de la terre. L'usine ne tournera plus. Qui se souciera de toutes les boues qui se seront
accumulées. Est-ce que mes enfants, les enfants de mes enfants, pourront toujours boire l'eau qui coule dans les veines de la terre du sud.



Johann Pouyé
Grenoble, le 01 février 2009

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vanessa 07/10/2009 01:03



Je me permet de laisser un petit commentaire suite à cette sublime histoire,fictive mais pas totalement pour moi!
Le grand père a le dont de communiquer avec la nature, ce qui je pense existe vraiment chez nous, ce lien existe j'en suis sure!
A son grand regret, après avoir prévenu ces enfants (papas et oncles), des conséquences désastreuses de cette usine, personne ne l'a écouté, sans doute trop hypnotisé par l'odeur et la vue de
l'argent!!!
Malheureusement,  cette richesse reste éphémère, l'usine lancera sa production, qui va varier et dépendra des échanges qui aura lieu sur le marché mondial et en fonction de la valeur
économique du nickel au cours du temps! Les gens oublient justement, ce qui est très important, que le nickel est une ressource épuisable, c'est-à-dire non renouvelable, donc on investit dans des
usines polluantes, on détruis un écosystème et une biodiversité unique dans ce monde, pour la l'exploitation d'un métal qui se prolongera sur une période de 20 ans au max il me semble, et après
.....
On aura perdu toute cette nature unique, quoique que l'on fasse, personne ne pourra la refaire, la remettre en place, c'est impensable!
On réhabilitera les sites dégradés, on restaurera les sites avec des plantes spécifiques du maquis, mais rien de cela ne pourra constituer l'état initial de cet environnement!
Il faut réagir maintenant avant qu'il ne soit trop tard, toutes ces perturbations écologiques dans le monde, sont le résultat des mains de l'homme, de ces innovations polluantes on va dire
(rires)! Bref, voilà, protégeons notre environnement pendant qu'il est encore temps, même les gestes les plus simples, sont importants!
Une citation à retenir: "Quand le dernier arbre sera abattu,
                               La dernière rivière empoisonnée,
                               Le dernier poisson pêché,
                               Alors vous découvrirez
                               Que l'argent ne se mange pas." 



charlot 05/08/2009 06:22

Puissant le texte Yo, ça m'a pris au trippes;Continue, ta plume interpelle !Nous nous devons d'etre engagé pour les générations futurs.

simone envoiture 24/02/2009 11:00

Nous autres, pauvres dépossédés de nos racines, sommes pour la plupart bien incapables de nous mettre à votre place, vous qui avez une lignee ancestrale connue et respectée. Je ne connais moi même rien de mes arrière grands parents, d'où venaient-ils? Comment vivaient-ils? Quelles étaient leurs valeurs de vie? Possédaient-ils une terre? Peut être existe-t-il encore une "case" où durant des générations des femmes de ma lignée ont donné naissance à mes ancètres ? Si elle est toujours debout, je voudrais la visiter, m'essayer à ressentir moi aussi la présence de mes "vieux", comme vous.. Y'a un monde entre nous, celui de l'invisible, si difficile d'accès pour nous occidentaux, si instinctif pour vous kanaks, aborigènes, amérindiens et tant d'autres que l'on vole, sans rien entendre à vos revendications, vos larmes, votre désespoir face à ce tel décalage.

Renaud 07/02/2009 05:56

Bonjour Yohann !tres beau texte sensible et sensé. Meme si effectivement cela amene du developpement économique doit on pour autant sacrifier la nature ? Etablir des normes de pollution c'est affirmer polluer...Renaud